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Paula Modersohn-Becker et les représentations de la maternité

15 Oct 2021 | L'art et l'actu

On boxe bébé !

Il y a vraiment du George Feydeau dans ce gouvernement… Entre une manifestation des sages-femmes semaine dernière et la sortie semaine prochaine du documentaire dédié à Chantal Birman, sage-femme aux cinquante ans de vocation, le Ministère entre sur scène avec une annonce majeure : l’arrivée des Bébé Box, pour mieux purger bébé dès février 2022. Certes la Bébé box fera certainement plaisir. Qui n’aime pas les cadeaux ? Elle sera peut-être même utile aux mères désorganisées au point d’oublier de se faire prêter, offrir ou acheter une turbulette premier âge. Mais est-ce à la hauteur du bouleversement qui touche toutes les femmes confrontées en quelques heures à l’accouchement, à l’alimentation d’un bébé, au soin et aux nuits intranquilles ? Aucune box ne saurait remplacer le conseil bienveillant et professionnel d’une femme, sage et disponible pour elles.

Archaïque et sauvage

Dans l’interview qu’elle a accordé à Léa Salamé sur France Inter à l’occasion de la sortie d’A la vie, Chantal Birman dit ô combien l’accouchement est un évènement révélateur aux femmes de leur puissance et ô combien, au prétexte de soulager leur douleur, on a remplacé l’accompagnement d’une sage-femme par la pose d’une péridurale. Le « vous allez y arriver » par « vous n’allez plus sentir ». Pour elle, certes l’accouchement est dur, archaïque et sauvage, mais une expérience à vivre. Entre femmes. Dans la sororité de ce qu’aucun homme n’a jamais vécu (mais la science est capable de tous les progrès !). Il y a du Paula Modersohn-Becker dans cette sage-femme là : libre, combattante, charnelle.

Scène religieuse de la maternité
Sainte-Anne à la maternité, pour accueillir Marie. Giotto, vers 1303-1306. Chapelle Scrovegni à Padoue.

Une seule femme

Donner la vie, c’est un évènement d’une terrible banalité : 100% de l’humanité est né de 50% de l’humanité. Nous sommes donc nombreux à avoir une idée sur la chose. Et pourtant, une seule femme ou presque en a monopolisé la représentation : la Vierge Marie à qui il manquait quand même une partie de l’histoire. Si on connaît une iconographie de Sainte Anne, sa mère, en parturiente, pour Marie tout se passe par magie et avec le sourire. Une femme a coupé le cordon de cette imagerie. C’est Paula Modersohn-Becker (1876-1907).

nu couché bébé Paula Modersohn-Becker
La maternité par Paula Modersohn-Becker : Woman with child, 1906. Paula Modersohn-Becker Museum, Bremen.

De Worpswede à Paris

Paula a peint de 1900 à 1906. Elle a connu Paul Gauguin, Maurice Denis, Auguste Rodin. Elle a été l’amie intime de Rainer-Maria Rilke. Elle a été la première admiratrice inconditionnelle de Paul Cézanne. Elle a pris des trains du fin fond du nord de l’Allemagne pour Paris, et de Paris pour le fin fond de la Bretagne ou la Normandie. Elle a changé dix fois de chambre-atelier, transportant trois fois rien et toutes ses toiles. Elle n’en vendit que trois. Célèbre outre-Rhin, on doit à l’écrivaine Marie Darrieussecq de l’avoir mise en lumière en France, concomitamment à l’unique exposition que Paris lui ait dédiée en 2016.

nu couché bébé Paula Modersohn-Becker
Petit poing du bébé à tâtons sur le visage de sa mère, petit pied rouge et fripé, bouche et nez enfoncé dans un sein moelleux et énorme. Paula Modersohn-Becker, Mother nursing child.

La maternité vraie

Paula Modersohn-Becker, dont l’œuvre est restée cachée bien longtemps, a déployé un regard unique et vrai sur l’extraordinaire animalité de l’accouchement, de l’allaitement, du rapport entre une femme et un petit d’homme dans sa fragilité des premiers jours. Marie Darrieussecq décrit ses toiles :

La somnolence laiteuse, la bulle de lait et la chaleur à deux. La mère et le bébé, le vrai de cette expérience première et banale. Ni mièvrerie, ni sainteté, ni érotisme. Il n’y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit. Et aussi : de vrais bébés. Des bébés comme je n’en ai jamais vus en peinture, mais tels que j’en ai connus en vrai. Le regard concentré, agrandi, presque fixe, de la petite personne qui tète.
Etre ici est une splendeur

Autoportrait enceinte Paula Modersohn
Dans ce célèbre autoportrait appelé 6ème anniversaire de mariage, Paula se représente enceinte. Elle n’attendra un bébé qu’un an plus tard. 1906. Paula Modersohn-Becker Museum, Bremen.

Schade…

Pourtant Paula, qui peint si bien la maternité, aura bien des difficultés à devenir mère. Elle s’occupe avec délicatesse d’Elsbeth, la fille de son mari, Otto Modersohn, dont l’épouse est morte en couches. Elle la peint de manière magnifique. Passé les premiers mois de leur mariage, son propre désir d’être mère s’efface devant son besoin de devenir quelqu’un. Elle écrit :

« L’art, comme abondance et naissance perpétuelle, n’est dirigé que vers l’avenir ».

Ses lettres et son journal attestent du conflit irrésolu de l’être féminin : épouse, mère et quelqu’un. Elle donnera néanmoins naissance à 30 ans à une petite fille, Mathilde, et en mourra, 18 jours plus tard. Tragédie. Nous ne saurons jamais ce qu’elle aurait peint du miracle qu’elle avait observé et qu’enfin elle avait vécu…

Une transcendance

Pour Chantal Birman, l’évènement de l’accouchement est un évènement intermédiaire entre la naissance et la mort, c’est en quelque sorte apprendre la fin de notre vie, pouvoir approcher ce moment-là… Un moment de transcendance et de sang que la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra a entrepris de saisir en 1994, dans la blancheur clinique du monde hospitalier. Un moment réel qu’aucune box ne saura jamais accompagner.

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